Les ombres de mes bois sacrés

Le papier d'un vieux registre de commerçant, de la toile épaisse, un peu de madras, du papier de soie, des plumes, un cordon de laine, un vieil anneau de fer, un autre de laiton et de la ficelle de chanvre teintée de rouge.



On peut lire le texte de ce petit livre à la suite des photos. 


Les ombres de mes bois sacrés


Rappelle toi cette danse animale. Je te l’avais chanté un soir. Il faisait doux encore malgré les pluies diluviennes. Tu n’as pas voulu. Tu n’as pas su comprendre. Rappelle toi les tams-tams transperçant la nuit. Et les voix graves des mâles se faufilant au travers des grands arbres. Rappelle toi comme tu ne voulais pas les entendre. Je te prenais la main. Je ne te voulais aucun mal. Les bêtes grognaient dans les buissons.


Toi tu pensais seulement à me coucher sur les tapis de mousse gonflés d’eau. Tu voulais seulement mêler ton corps brûlant au mien. Ce n’était pas le moment. Je te le donnerai ce cadeau. Prends patience. Je te le donnerai un jour. Mais avant tu reviendras avec moi écouter l’obscurité de la forêt. Et cette fois tu comprendras. Je te le promets. Et tu danseras avec moi. Et je te guiderai. Et tu frapperas ton corps à la fougue de la nuit. Et tes mains palperont les ténèbres. Et tu les sentiras les esprits. Et pour toi alors, rien ne sera plus jamais pareil.


Ce matin, je suis allée remplir ma jarre au marigot. J’ai bravé l’interdiction de la grande prêtresse. Pour la première fois, je n’ai pas brouillé l’eau de ma main et je me suis regardée dans la surface lisse. La poudre de kaolin se défaisait sur mon visage. Les larmes de la veille avaient laissé les traces de leurs ruisseaux. J’avais les cheveux en cascades broussailleuses. Les fleurs de ma robe étaient fanées. 


Pourtant je ressens encore les douceurs de l’enfance. Je perçois toujours les échos de mes rires de petite fille. Je retrouve l’ivresse des cérémonies lorsque je tourbillonnais sous les pluies de la nuit. Et les tissus de ma robe se vrillaient sur mes chevilles. J’étais une toupie vivante. Et je riais... Je riais...


Maintenant, je sens juste cette douleur lancinante au-dessus de mon oreille. Cette nuit qui vient sera ma cérémonie. Je pars quelques heures cheminer seule dans les ténèbres. Je pars quelques heures deviner la forêt, chuchoter les rumeurs et appeler les génies. 


Quand tous seront là, vous viendrez. Tu viendras toi aussi. Cette nuit qui arrive sera ma nuit. Et les morts parleront par ma bouche, et les serpents ondulants couleront de mes lèvres. Du sang des plantes aux racines pourrissantes, la forêt sera mienne.


...


Tu es là. Tu es venu. Vois cette poule que je viens d’égorger. Vois comme elle expire, reposée sur le dos. Vois comme ses pattes raidies sont tendues vers le ciel. Vois comme son cœur bat encore sur la gerbe de brindilles. 


Je suis confiante. Je sais que je ne suis pas une bonne disciple, mais viens avec moi dans l’interdit. Invite tes pères à frapper les tambours. Invite tes frères à la transe. Je veux avec moi ces jeunes mâles titubants aux ventres nus luisants de sueur. 


Laisse-moi juste un peu de temps. Il me faut encore enduire mon visage de poudre blanche. Et mes mains. Et mes épaules. Il me faut en disperser sur les arbres et les buissons. Il le faut pour qu’ils restent mes alliés. Ces nuages pâles sont mes mercis et mes pardons pour tout ce que j’y ai prélevé.


Ecoute maintenant la forêt mystérieuse. Ecoute avec moi comme elle est secouée de spasmes. Après cette nuit, tu n’auras plus jamais d’ennemis. Viens maintenant. Viens près de moi. Laisse-toi faire. Vois comme la terre est abreuvée. Vois les pourpres et les ombres de mes bois sacrés.


N’ai crainte de rien. Je suis près de toi. Ecoute les forces des ténèbres. Sens-tu maintenant leurs lèvres retroussées. Sens-tu comme leurs dents sont acérées. Sens-tu leur haleine tiède. Sens-tu gicler sur ta peau leur venin. 


Offre tes chairs tendres, mon tendre. Et laisse-toi chavirer. Je suis avec toi. Ce sont mes mains qui fouillent la chaleur de tes entrailles. Sens-tu comme elles sont aimantes. Sens-tu comme elles te dévorent. Vois éclore les fleurs de ta sève sur mes seins.


Demain je te porterai au sanctuaire. Je t’ornerai de mes amulettes. Tu reposeras dans les bras de mes reliques. Les esprits veilleront. Plus tard, tu reviendras parler par mes lèvres. Ta voix rauque me guidera dans les sentiers de sacrifices. Je tremblerai sous ton emprise. Dis-moi, mon tendre, que tu sauras être doux pour ta jeune prêtresse. 


L’arbre des révélations sera notre berceau. J’écouterai les chorales de grillons. J’écouterai les crapauds du marigot. Je lirai l’heure dans les couleurs de la lumière. Je serai à tous tes rendez-vous et il y aura à chaque fois un drap de poudre blanche pour recueillir nos sortilèges.


©chantal bossard

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